Article paru dans Randonner à cheval, juin 2006
 
 

Le Mexique à cheval d’hacienda en hacienda

En immersion dans le monde des charros

 
Déjà, dans le 4x4 qui nous amène, sur fond de musique typiquement mexicaine de l’aéroport de Léon à notre première hacienda, le courant passe avec Guy et Pancho et nous pressentons que nous allons changer de monde…


Notre première hacienda confirme le dépaysement… Eclairage aux bougies et à la lampe à pétrole, des chambres décorées d’images pieuses et de statues… de grandes pièces remplies de souvenirs de la grande époque quand il y avait trente familles… Une ambiance délicieusement désuète… des pièces musées, une chapelle et surtout une sellerie immense, bondée de tout ce que le clan familial a accumulé, gagné, utilisé, collectionné… aimé. De splendides selles, des lassos, des cuartas (cravaches de cuir tressé), des éperons incrustés d’argent, des chaparreras, des trophées témoignages de leurs exploits et des photos, des photos… Au passage on nous montre le président actuel du Mexique à cheval, activité qu’il pratique régulièrement dans son ranch… et un article qui relate le passage à Paris, sous la tour Eiffel de l’oncle de Pancho… Partout dans toutes les autres haciendas nous retrouverons sous des formes et à des degrés divers ce goût pour l’exposition, les collections, la mise en scène à la gloire du cheval et du cavalier… Il faut dire que ces haciendas ont perdu des terres mais gardé les bâtiments, des témoignages de leur grandeur et cultivent la nostalgie comme pour arrêter le temps…


Quelques charros comme nos amis Jorge, Juan ou Ernesto  sont des « rancheros », propriétaires exploitants mais beaucoup d’autres sont des gémeaux à double vie. Sur leur carte de visite et dans la vie civile ils sont ingénieurs, licenciados, doctores, cadres, banquiers, chefs d’entreprise…. Cependant leurs attaches terriennes, leur goût du cheval, du bétail, de la charreada (rodéo mexicain bien différent de l’américain) en font aussi des sortes de chevaliers passionnés, un peu anachroniques et folkloriques diront certains, mais tellement sympathiques. Chaque fois qu’ils le peuvent, ils quittent la cravate et revêtent leur équipement de charro pour travailler le ganado en vrai ou transformer en exercices, en épreuves sportives dangereuses, des tâches et jeux liés au maniement traditionnel des chevaux et du bétail. Ces charros urbains confient parfois leurs chevaux à des dresseurs professionnels comme le cousin de notre Pancho. Dans les charreadas formelles les selles et la tenue de gala sont particulièrement luxueuses et quelque peu baroques. Les mayordomos et les vaqueros, par contre sans habits de gala, participent aux travaux et assistent les patrons dans leur jeu, en retrait, dans un grand respect de la hiérarchie. D’autres charros sont cow boys salariés aux USA l’été, car il faut bien vivre, et charros l’hiver au pays.


Le maniement du lasso, avec ses spectaculaires figures, est devenu un véritable art, « le floreo ». Le Mexique est le seul pays du monde où le dimanche, des ingénieurs, des cadres, des chefs d’entreprise, à l’heure où leurs collègues contemporains jouent sagement au tennis ou pataugent dans une piscine, s’amusent dans une arène ou dans le campo à colear (renverser en plein galop une vache qu’ils ont attrapée par la queue), à chevaucher un toro en furie, à sauter de sur un cheval sur un autre au risque de se rompre les os, à attraper au lasso un cheval au risque de perdre des doigts entre le lasso et le pommeau de la selle qui sert à le freiner…et d’où lors d’une prise, la friction est telle qu’il en sort de la fumée !!


Si vous pensez que ces pauvres vaches et chevaux pris au lasso souffrent…et que le charro est un affreux macho… quittez un moment les oeillères européanocentristes. Les mexicains aiment les chevaux et le bétail. Dans aucun pays vous ne trouverez par exemple autant de chansons sur les chevaux. Il y a des disques entiers qui témoignent de cette passion, de cet amour. Pensez que l’étreinte du lasso n’est que passagère tandis que l’embastillement de notre bétail est souvent une condamnation à perpétuité… Les chevaux, quarters ou corrientes, des mexicains sont particulièrement bien « educados y obedientes » et bien dans leur tête.


Stimulés par cette ambiance et de régulières rations de tequila nous avons fait, sans dommages pour nos arrières, des journées de 8 à 10heures de cheval dans des paysages marqués par la sécheresse et une grande variété de cactus… Avoir l’impression qu’on fait aussi du cheval pour participer aux travaux en cours dans les haciendas où nous étions invités a donné du sens à l’expédition (regroupement de bétail, marquage à l’ancienne, vaccination…). On s’est pris au jeu. Rattraper au grand galop des génisses qui s’échappent avec un cheval de vaquero qui connaît le terrain et vous aide à éviter les embûches et les cactus fait monter l’adrénaline… Participer à la poursuite puis assister à la capture à campo abierto d’un cheval en liberté c’est excitant… Réussir enfin, après de multiples tentatives, une prise de tête au lasso ou un pial (prise des postérieurs), bloquer à terre un veau pour le marquage, voir en direct le travail des vaqueros et rancheros ou les exploits des aristocratiques mais bons vivants charros du dimanche c’est une expérience inoubliable.
Et puis le soir, à San Carlos, accompagnés par l’harmonica de Jorge de Alba et joyeux de la même tequila, chanter quelques corridos, ces ballades dans lesquelles les mexicains racontent à leur façon la petite et la grande histoire, cela ne s’oublie pas non plus… Notre chevauchée nous révèle l’histoire du Mexique.


Depuis la conquête espagnole cette histoire s’est faite à cheval.


Pancho nous explique que nous sommes sur l’ancien territoire des indiens chichimèques. Les conquistadors les ont combattus et exploités mais ils ont apprécié leurs femmes… Les conquérants se sont demandés au départ si les indiens étaient des hommes mais ils ont tout de suite vu que les indiennes étaient des femmes et ils ont fait ensemble, au Mexique plus qu’ailleurs, de nombreux et beaux métis…. De nombreuses chansons d’amour évoquent les belles indiennes sous les termes de morenitas (petites brunes) ou chinitas (littéralement petites chinoises) en raison des yeux en amande…


Pendant plusieurs heures nous suivons le large Camino real sur lequel passaient, pendant la période coloniale les chariots d’argent des mines de Zacatecas et San Louis Potosi en route pour les ports et l’Espagne. Il y aurait encore à trouver, nous dit-on, plusieurs trésors perdus, cachés par les bandidos qui attaquaient les convois.


Les violents flux et reflux de la grande Révolution (1910-1917) ont fait de cette région centrale particulièrement convoitée le théâtre de nombreux combats, trahisons et retournements dont le Grand Pancho Villa, gagnant ou perdant, est resté le héros. De Alba nous montre dans un rocher un trou que la légende attribue au sabot du cheval de ce mythique révolutionnaire. Il nous explique aussi que des cristeros (chrétiens soulevés contre des lois, laïques pour les uns, anticléricales pour les autres ) ont été pendus par des soldats à tel arbre qui nous ombrage… Plus loin c’est l’inverse…


La réforme agraire a rendu aux communautés paysannes des terres des grandes haciendas qui sont ainsi devenues des ranchos, des « petites et moyennes propriétés » (de 1000à 2000 hectares dans notre secteur). « Dans ce pays señores se mata por un pedazo de tierra » (on tue pour un morceau de terre) nous explique le propriétaire de San Caetano. Nous traversons une hacienda qui a été entièrement expropriée et attribuée aux paysans. Le casco, maison du maître, jadis cossu est à l’abandon mais le village des bénéficiaires de la réforme a grandi et sur les murs de l’école les héros de la révolution, deux grands cavaliers, Emiliano Zapata et Pancho Villa, et leur slogan « tierra y libertad » sont a l’honneur (La peinture murale historique est une spécificité mexicaine qui ne serait donc pas réservée aux villes !)
 Dépaysement culinaire.Héritière de l’ère précolombienne qui a fourni de nombreux condiments et produits notamment la tomate, le cacao, l’avocat, le maïs, le dindon… et de l’époque coloniale, la cuisine mexicaine est une des meilleures cuisines du monde à partir du moment où on s’est désensibilisé du piment. José notre cuisinier, par une montée en charge progressive, nous habitue à manger épicé, guettant nos réactions face au redoutable chile ramoneur qui peut provoquer chez le novice des orgasmes papillaires brutaux… Le premier repas du jour, souvent le plus important, ne peut être qualifié de « petit »  tellement il est gros… avec ses variétés d’huevos (œufs) (revueltos, rancheros, a la mexicana), les incontournables frijoles (haricots rouges sensuellement moelleux qui, j’ose l’avouer, surpassent peut être notre cassoulet…). Les morceaux de peau de porc frits, chicharones secs et craquants ou chilaquies en salsa verde ou rouge sont aussi un plat étonnant mais courant…Et puis bien sûr, au commencement de la cuisine mexicaine, il y a la fameuse tortilla précautionneusement maintenue au chaud dans ses langes. Elle sert de pain et souvent de contenant pour les enchiladas, tacos et autres quesadillas…On a eu aussi droit dans nos fontes a d’excellentes tortas largement fourrées au guacamole (purée d’avocat)… et pour les repas de fête ou d’accueil au puchero (pot au feu ) et au pozole (soupe de viande et de maïs). Et les fruits ! Ah les fruits !…Papaye, mangue, goyave, mamey, chirimoya…Un festival tropical !


Et la « turista » avec tout ça pensez-vous ? Les prémices dus à la « malbouffe » de la compagnie aérienne anglo-saxonne qui nous a fait traverser l’Atlantique sans un mot de français, d’espagnol ni de fragnol, ont été rapidement traités par la tequila et la cuisine relevée de José.

 

 « Pobre Mexico, tan lejos de Dios y tan cerca de los Estados Unidos »

(Pauvre Mexique si loin de Dieu et si près des Etats-Unis, disait un président mexicain)
Le Mexique est encore un pays fabuleux, surréaliste et original mais la coca-colonisation progresse… Les casquettes et les faux survêtements de marque remplacent de plus en plus les sombreros et les robes à fleur…. Depuis une quinzaine d’année le Mexique qui affichait depuis la Révolution une politique plutôt dirigiste, protectionniste et tiers mondiste a changé de cap. Il a adopté le modèle libéral et se retrouve de fait sous la tutelle croissante de son puissant voisin (1 mexicain sur 6 vit au USA et, comme en France, la diglossie au profit de l’anglais, les écarts de revenus et le prénom Kevin progressent…). Pancho Villa, encore lui, qui ne voulait pas que son pays « s’agringa » doit se retourner dans sa tombe…
 Avec Pancho, la belle Elena, Eugenio, José, Juan, et tous leurs compadres rancheros et charros on n’est pas des touristes… On est comme des invités, des amis et, le chapeau, le lasso, le cheval, les tortillas, les chansons et la tequila aidant, on peut se mexicaniser très vite… Ce transfert de personnalité, cette immersion, font énormément de bien….
Alors un bon conseil ! Dépêchez-vous d’aller parcourir le Mexique profond, à cheval de préférence pour ne pas le manquer.
L’Agence du voyage à Cheval est là pour cela  

Gilbert Mercadier, 2006